La peste soit des sources

Sur le plateau de la colline, balayé par tous les vents, où ne survivent que des pâturages faméliques, un étrange équipage en trouble la quiétude. Un moine et sa mule se traînent au sortir de la route des Pélerins. Rompu aux longues marches, aux éreintantes montées et aux abruptes descentes, l’homme a, depuis des jours, escaladé et dégringolé des sommets défiant le temps, avec ses pluies, ses chaleurs, son froid ou son humidité transperçante. L’homme de Dieu a un tempérament de fer.
A présent, à l’approche d’une vie qui se devine par ses bruits familiers, tous deux semblent harassés. Décidant de faire une halte pour laisser paître sa bête qui s’ébroue, le religieux scrute d’un regard acéré les environs. Là-bas, sur sa gauche, près de quelques grands chênes égarés, dans un pré qui glisse vers la vallée, il devine plus qu’il ne perçoit une silhouette penchée sur la glèbe. Mettant ses mains en porte-voix, il hèle l’homme, qui redresse la tête, surpris par cette apparition inattendue. Revigoré par cette présence, le moine reprend sa mule par la longe, se dirige à grandes enjambées, ses sandales roulant sur le sol caillouteux, vers le paysan.

– Je m’appelle Pierre, grommelle celui-ci dans un sourire ébréché. Il se passe une grosse patte noueuse sur son dos voûté. Le Courbe, comme ils disent en bas, et il appuie ses dires d’un geste du bras tendu. Pierre le Courbe pour votre service mon père ! Tandis que la vieille mule divague entre les hêtres rabougris par les bourrasques et les tourmentes, les deux hommes, associant le ciel et la terre, se tiennent bien campés au bord d’un flanc rocheux de la colline à pic, qui tombe dans la vallée, où serpente une rivière.

Nous surplombons la Carrière, apprend Pierre à son compagnon qui l’intrigue, celle d’où les gens d’ici extraient les pierres pour bâtir les fermes du hameau, perdu dans ce trou, enserré de toutes parts par les collines, qui s’étirent à perte de vue. Ce jour-là, un soleil implacable malgré les premières brumes de septembre, incendiait la crête des Fagnes de ses coulées de feu. L’air palpitait dans une vibration onduleuse, aussi loin que le regard pouvait porter. Le hameau éparpillait ses chaumières, comme un berger ses moutons qu’il mène sur la friche, qui faisaient des taches grises sur le fond jauni.

– Quel est ce village ? interroge le moine, qui émerge de sa rêverie. – On le nomme Le Faz, l’abbé.
Tout à coup, dans le silence ouaté, s’élève un tintement de cloche, tantôt grêle, tantôt gonflé, selon les caprices du vent. Mélopée plaintive, monotone, qui pousse le paysan à ôter son bonnet de laine, qui découvre une chevelure hirsute. Pierre se gratte le crâne, s’agenouille. – C’est le chapelain du couvent qui sonne l’angélus. Etrangement, le moine reste debout. Ses lèvres minces marmonnent d’incompréhensibles incantations. Derrière eux, la mule brait lugubrement. Pierre, médusé, regarde cet homme droit et mince dans une miséreuse robe de bure, tenue à la taille par une corde effilochée, le visage osseux entouré d’une barbe broussailleuse, le front large plissé sous la capuche. – A quoi pense-t-il ? Aux approches du soir, quand les lointains s’estompaient dans un brouillard violacé, les yeux du moine, assombris par la proéminence des arcades sourcilières, s’avivèrent d’une flamme rougeoyante en observant le bourg qui se recueillait.

– Ton pays perdu me paraît accueillant dans sa pauvreté, l’ami, énonce-t-il. Par la grâce de Dieu, il est en mon pouvoir de l’amener à la prospérité. Il récupère sa mule, salue Pierre, puis, lui tournant le dos, se lance vers la vallée en suivant un sentier en lacets, qui dévalait sur le flanc schisteux de la montagne. Parvenu au couvent dans les dernières flammes d’un soleil mourant, il martèle l’huis de son « bordon » de marche, afin d’y quémander l’hospitalité. Les bonnes gens, qui s’en revenaient de la chapelle, regagnaient, en bavardant, leurs masures de torchis, posées sur un soubassement de pierre. Devinant en lui un saint homme, en guise de salut, ils se signaient gravement. Les murmures sourds échangeaient leurs pensées.

Dès l’aube, au moine déjà en prière dans sa cellule, se révélait, au milieu des bruits coutumiers, la vie confuse de ce hameau isolé. Des portes s’ouvraient dans un joyeux tapage. Le herdier venait de découvrir une source bouillonnante en plein cœur du bourg. Les autres habitants, attirés par ses grands gestes désarticulés, se pressaient bien vite autour du « miracle ». Ainsi, retentissaient des exclamations à la fois étonnées et admiratives. Une vieille soutient qu’elle a entrevu, lorsqu’elle jetait du grain aux poules, le silhouette hâve d’un moine encapuchonné près de l’endroit où sourdait cette source. Jehan le Chrestien, vieillard respecté pour sa sagesse, se penche sur la source, la hume à pleines narines, puis, les mains en coupe, en boit une gorgée. – C’est l’eau du Diable ! éructe-t-il. Elle sent le soufre… et pourtant son goût est frais. – Diantre ! C’est qu’il a raison, affirme un voisin. Regardez donc ! Elle est rouge ! Pas de doute, cette eau sort de l’enfer. Ce moine n’est qu’une forme de Satan.

D’effroi, toutes et tous invoquent le Ciel. Alors vinrent le Chapelain et Marc le Bouseux, le maître du village, pour les rassurer.

– Des gens dignes de foi nous ont rapporté le jaillissement d’autres fontaines autour de chez nous. Y’en a même, là-haut vers la Fagne du Mal Champs, qui prétendent y avoir, juste à côté d’un affleurement d’eau, remarqué une empreinte de pied dans la pierre. Pierre le Courbe, qui les avait rejoints, est pris d’un rire gras qui coule dans sa gorge. Enfin, entre deux éclats, il parvient à narrer sa rencontre avec ce moine mystérieux. – Il m’a dit : « Votre bourg est pauvre, mais, de par Dieu, je ferai sa fortune. »

Bientôt, la rumeur se répandit dans le pays. L’histoire, enjolivée de bouche à oreille, de ce prodige fit le tour de la région pour parvenir jusqu’à la Cité du Prince-Evêque. En retour, le hameau vit affluer des savants, des docteurs qui auscultèrent avec une attention quasi mystique ces sources fameuses. Certains étaient sérieux, d’autres des charlatans. Mais tous s’accordaient à déclarer que cette eau avait des propriétés bienfaisantes pour la santé.

La science n’était pas tant en jeu que l’intérêt du profit. Aussi, les plus astucieux, flairant la bonne affaire, ne tardèrent-ils guère à publier des rapports élogieux, voire exubérants, qui décrivaient les fontaines du Faz, avec leur nature et leurs indéniables qualités thérapeutiques. Et ce fut la ruée. Une foule bigarrée déferla sur la bourgade estourbie. Les pauvres débarquaient par diligences débordantes, les mieux nantis dans leur propre équipage. Les uns espérant gagner la fortune, les autres, riches bourgeois ou nobles, perdant la leur. Mais tous avec le prétexte fallacieux de se refaire une santé en buvant, selon les prescriptions d’usage, cette boisson miraculeuse des fontaines minérales.

Imposteurs de tous bords, faux estropiés, moines mendiants et autres disgraciés, y cherchaient sans vergogne la meilleure manière de rebondir leur trop plate bourse. Des Princes, des Rois, et même un Empereur venu des steppes lointaines, à l’instar des Mages, suivirent l’étoile factice qui annonçait au monde la naissance d’un bourg sauveur. Le charivari provoqué par ces allées et venues engendre une ambiance de foire permanente. Insidieusement, le tourbillon du vice entraîne tout le monde, sans restriction. Le grand marché du gain coûte que coûte, s’ancrant déjà dans les usages, tenait la place.

Les riches s’encanaillaient. La canaille s’enrichissait. Quelque peu surprise par cette avalanche qui la submerge, la population s’aperçoit que son hameau est trop exigu pour assurer l’hébergement de tous ces « curistes ». Le Conseil des Sages se réunit, en urgence, en la Halle, qui tient lieu de Maison commune. – Une décision doit être prise sans délai, déclare d’ouverture Marc le Bouseux. – Docte parole à laquelle nous nous accordons, fait – d’une seule voix, ce qui était rare – le choeur des Conseillers, mais de quel ordre ? – Y’a pas trente-six solutions, ricane Pierre le Courbe. Y faut les loger ? On les logera !

La fourmilière se mit au travail. Les matériaux nécessaires, bois, briques, pierres, etc, furent amenés par tombereaux entiers. La transformation allait bon train. Les masures devinrent auberges ou cabarets. Et, grâce à l’or des Mages, on édifia sans renâcler des hôtels solides et confortables, où rien n’y manquait. Mais encore fallait-il pourvoir aux plaisirs de ces Seigneurs et Dames.

– Qu’à cela ne tienne, lance le rubicond Révérend du couvent, qui voyait tomber du ciel une manne providentielle pour ses moines mendiants, Dieu nous pardonnera ! Nous allons leur offrir des Maisons d’Assemblée. Voyant l’étonnement de ses compères, il poursuit :- Ces maisons leur permettront de vivre, en toute discrétion, leurs amours interdites – il fait un signe de croix – par l’opportunité des salles de bal. – Et l’argent ? interroge Pierre, en frottant pouce et index. – Les jeux nous l’apporteront, affirme le Révérend qui, devant leurs regards dubitatifs, assène : « Arcana dei miraculi plena » Les mystères de Dieu sont pleins de miracles. Tout, absolument tout ce que le génie inventif des édiles pouvait bâtir sur les crédulités des « curistes de luxe » était mis en exploitation et, cela coule de source, orgueilleusement diffusé.

Et bientôt, ces paysans assistent, sidérés mais contents, au développement de la vie dissolue de cette « bonne société ». Tous lieux, jusqu’aux bâtisses dressées pour abriter les sources, furent les témoins discrets de cette débauche. O comble ! Avec la bénédiction du Prince-Evêque, qui entrevoyait là un moyen sûr d’accroître les revenus du tavernage. Ainsi, sans trop comprendre ce qui leur arrivait, les braves Fazois, leurrés par ce miroir aux alouettes, abandonnent leurs outils et leurs bêtes, pour se métamorphoser, après tout sans trop de difficulté, en larbins, à seule fin de récolter, chacun et chacune, quelques gouttes de cette liqueur de jouvence qui arrosait Le Faz. Le lieu devint maudit.

Le Père Joseph – ainsi se nommait le moine – se voit dépassé par la démesure de sa sorcellerie. Jugeant, dès lors, que ces fous le surpassaient, que tout allait trop loin, il se montre soucieux d’effacer tout trace de cette farce diabolique. Méthodiquement, il entreprend, de par le grand pouvoir dont il se croit investi, la destruction de tout édifice qui pourrait rappeler ce faste pernicieux. Son ardeur avait été activée par la construction hérétique d’un temple anglican. Le moulin, les thermes, la plus orgueilleuse maison d’assemblée, les arcades commerçantes, les hôtels, tous devaient être sacrifiés sur l’autel de sa vanité.

Mais les habitants veillaient. Conscients, enfin, de la valeur d’un patrimoine généreusement acquis, ils se rebellent. Dans chaque vinave, la révolte germe, gronde, s’amplifie. Sous la houlette du Bouseux et de Pierre le Courbe, tous les Fazois se dressent contre ceux que réjouissait ce massacre, leurs Seigneurs, qu’ils désignaient par dérision leurs Saigneurs. Fier de son œuvre, dressé là-haut sur la colline, où fument encore les cendres d’un hôtel de légende, le moine, la capuche rabattue sur la nuque, le visage vineux guère plus gros que deux poings serrés, les yeux vitreux, couleur de violette fanée, derrière ses bésicles, de sa bouche aux lèvres fines, retroussées, enfouies dans une broussaille de poils gris et roux, ricane. Alors que le ciel en furie se déchire dans un roulement de tonnerre, accompagné d’une grêle d’éclairs fulminants, il crache son mépris.

Tandis qu’il reprenait sa mule par le licou, le vent l’entendit bougonner : « La peste soit des sources ! »

Jean-Pierre Montulet.


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