Croix et monuments oubliés de nos fagnes

Si l’on connaît bien les croix Honin, Wathy et Jacques, il est d’autres témoins du passé peu connus qui méritent de l’intérêt. Le polissoir néolithique de Bronrome est de ceux-là (lithos = pierre); il est à découvrir dans l’angle d’un carré d’épicéas devenu coupe à blanc, soit à 100m au Sud de la Vecquée et à 300m environ de la route de Stoumont. Des séquelles de l’exploitation forestière l’avaient presque enterré. La cuvette servant à l’aiguisage des silex est enchâssée dans un quartzophyllade d’un peu plus d’un mètre carré dominant le terrain d’environ 40cm. Quelle est son origine? Si l’on tient compte des effets de la solifluxion ayant suivi la dernière glaciation, ce roc érodé depuis 500 millions d’années a dû atterrir là il y a 10000 ans après une dérive d’environ 2km.

La population très raréfiée vivant alors aux abords de nos fagnes a été amenée sans doute à choisir ce monolithe pour les qualités du quartzite et sa proximité d’un établissement humain; il aurait alors servi à aiguiser les outils nécessaires pour la construction d’abris et la préparation de bois de chauffage. On sait que nos ancêtres avaient un retard de 2000 ans par rapport aux peuples du Moyen-Orient, passés plus tôt à l’âge du bronze (3ème mill. a.c.) Un polissoir semblable existe dans les fagnes d’Eupen. Jean de Walque nous y a amené quelques fois; la piste y conduisant, placée dans une zone interdite depuis peu, a disparu. (Les Benneltsen)

Une autre énigme est constituée par une croix massive en pierre d’un mètre de haut située aux sources du Ninglinspo à 1 km du hameau de Vertbuisson. Située dans une pessière sillonnée par un éventail de fossés assez mystérieux. La croix présente un texte en bas-relief presque illisible, qui n’a pu être déchiffré que grâce à une astuce graphique de Fernand Pirnay de Desnié, prospecteur enthousiaste de sa région; le monument rappelle la mort violente de 4 habitants du vallon des chantoirs: «occys icy le 20 MV (?) 1675, Hubert Godardu du Rouge Thier, Jeanfils Lambert, Jean Toss d’Adseu et Gille Cambesy de Lowegne ». Les circonstances de l’agression ne sont pas connues. Fernand Pirnay nous a encore fait connaître la croix Boulac sur le versant gauche du Ninglinspo ainsi qu’une croix mystérieuse restaurée par M.Laboureur de Bronrome; elle se trouve près de la ligne électrique à 500m ouest de la croix Wathy. Plus loin, où la Chefna passe sous la grand-route de Stoumont, les amateurs d’Histoire auront de la peine à redécouvrir la première des 4 bornes matérialisant le coupe-feu rectiligne de la Porallée; long de 8 km, ce tracé faisait la limite Sud de la Principauté; elle aurait été créée vers 1760. La borne en pierre de 2m est un peu de guingois et est occultée par des taillis. Il faut se rappeler que le bois de la Porallée a donné lieu pendant plus de 3 siècles à des conflits haineux entre Aywaille et Franchimont. Des bagarres sanglantes, des prises d’otages, des saisies de troupeaux et des représailles féroces, parfois mortelles, étaient monnaie courante.

Les 4 victimes mentionnées sur la croix de Vertbuisson, citées plus haut, pourraient être un épisode tragique de cette petite guerre pour l’utilisation de la forêt qui servait aussi de vaine pâture. De là, la nécessité de légiférer comme l’a fait Marie-Thérèse et aussi de bien marquer les limites. Dire que les poralistes aqualiens se prévalaient encore en 1954 du privilège des droits d’usance sur le territoire miraculeux né de la légende de St Pierre qui aurait donné le terrain aux gens de Dieupart (part de Dieu). Porallée signifie « pour aller ». Il faut lire Marcellin Lagarde et ses légendes de l’Amblève, entre autres celle du Braconnier Emprardus pour en savoir plus.

Jacques Reynaerts


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