La rénovation de la place Royale, un projet amnésique et insensible

Soyons clairs : le projet de rénovation de la place Royale est un camouflet pour les défenseurs du patrimoine et en particulier du label Unesco. Mais au-delà du déni de la valeur mémorielle de la place centrale de la ville, le projet ignore une dimension essentielle et intemporelle de la nature humaine : la sensibilité. Il faut bien comprendre qu’en l’occurrence, ces différents aspects sont liés. C’est de cela dont il sera question brièvement dans cet article.

Une élégante, bien protégée du soleil, se promène sur la place Royale au début du 20e siècle. Il n'y a plus qu'une rangée d'arbres le long de la rue Royale. Cliché Albéric du Chastel (coll. Musées de la ville d'eaux).

Une élégante, bien protégée du soleil, se promène sur la place Royale au début du 20e siècle. Il n’y a plus qu’une rangée d’arbres le long de la rue Royale. Cliché Albéric du Chastel (coll. Musées de la ville d’eaux).


Compte tenu de la situation de la place Royale dans la zone de protection patrimoniale des anciens thermes et en bordure du site classé, et du fait de son importance cruciale dans l’histoire de la ville, ledit projet aurait dû logiquement tenir compte du tracé général de la place et de l’allure du patrimoine environnant. Dès le 18e siècle, l’actuelle place Royale est en effet le prolongement de deux axes qui sont des promenades arborées : la promenade de Sept-Heures et l’avenue Reine Astrid.

Pour bien insister sur cette organisation générale, des alignements d’arbres bordaient la place tant du côté du Grand Hôtel des Bains que de la rue Royale. Ce choix répondait aussi à la mode des « allées-promenades », qui rencontra un grand succès tout au long du 19e siècle à Spa comme dans d’autres villes thermales. Outre l’avenue reine Astrid et la promenade de Sept-Heures, déjà citées, de nombreuses rues de Spa furent ainsi bordées d’arbres du 18e au début du 20e siècle. Albin Body et Albéric du Chastel, tous deux ardents défenseurs de la végétation spadoise, furent notamment à l’origine de la belle continuité arborée le long du boulevard des Anglais (aujourd’hui disparue), de l’avenue Amédée Hesse (menacée par un projet de piste cyclable) et du lac de Warfaaz (avec le concours de Spa-attractions).

Le centre de Spa avait donc une apparence très arborée (de nombreux visiteurs s’en font l’écho en des termes fort élogieux) et très « naturelle », pour répondre au goût du temps et du thermalisme : la nature était partout présente. Ce choix n’était pas qu’esthétique : il s’agissait bien de créer une ambiance particulière, à savoir un lieu calme et reposant où il fait bon prendre le temps de vivre. Un lieu où une nature luxuriante, garante d’une bonne santé, était célébrée.

Les arbres avaient aussi pour fonction de protéger les promeneurs – en particulier les dames – du soleil, que l’on fuyait alors du mieux qu’on pouvait. Au 19e siècle et jusqu’à la Grande guerre, la peau blanche – synonyme de « fraîcheur », de « splendeur » voire de pureté pour les dames – était à la mode. C’était un marqueur social : le teint pâle distinguait les classes supérieures des classes populaires et, pour tenir leur rang, les dames se protégeaient du soleil par leur tenues, divers accessoires vestimentaires (ombrelles, chapeaux, voiles, etc.) et des fards, des poudres destinées à accentuer la blancheur du teint.

La place Royale à la fin du 19e siècle (coll. Musées de la ville d'eaux). On remarque à droite la double rangée d'arbres le long de la rue Royale, qui formait une allée couverte à la belle saison, les réverbères, le kiosque, et les arbres bordant le Grand hôtel des bains

La place Royale à la fin du 19e siècle (coll. Musées de la ville d’eaux). On remarque à droite la double rangée d’arbres le long de la rue Royale, qui formait une allée couverte à la belle saison, les réverbères, le kiosque, et les arbres bordant le Grand hôtel des bains

Spa était donc un endroit « naturel » (même si l’effet était créé de toutes pièces) mais aussi « pittoresque », c’est-à-dire à la fois étonnant, coloré et exotique. Cette qualité était évidente dans les parcs et jardins de la ville ainsi que dans les rues ou quartiers bordés de villas : à la manière des jardins à l’anglaise, on y trouvait des chemins sinueux, des arbres ou arbustes variés et exotiques, des parterres aux coloris surprenants et des petits édifices à la décoration étonnante. La place Royale ne faisait pas exception : outre les arbres déjà mentionnés, on y trouvait des arbustes et des fleurs en pots, des parterres, des petits chalets exotiques, un kiosque pittoresque. Les bâtiments avoisinants (galerie de Sept-Heures, Grand Hôtel des Bains) montraient une décoration en fer forgé ornementée de divers motifs (balcons, colonnettes, éclairage, grilles), complétée judicieusement par des réverbères ponctuant l’allée bordant la rue Royale. Cette multitude de détails cohérents composaient un vaste tableau dans le but de susciter une émotion profonde chez les visiteurs. Une émotion comparable à celle qu’ils ressentaient en assistant à un concert ou un opéra, ou encore à un des nombreux évènements qui ponctuaient alors la « Saison » spadoise. Au 19e siècle en effet, en particulier à la Belle époque, la sensibilité était fort valorisée mais les codes moraux limitaient l’expression des émotions à certaines occasions et certains lieux. Photo Promeneurs sur la place Royale au début du 20e siècle. Cliché Albéric du Chastel (coll. Musées de la ville d’eaux).

C’est pourquoi Spa, alors vantée comme « la Perle des Ardennes » et « la ville où l’on s’amuse », offrait à ses visiteurs une multitude d’occasions propices à une relative émotivité. En leur faisant le cadeau de nourrir leur âme autant que leur corps, Spa offrait à ses visiteurs un grand bol d’air frais, au sens propre comme au figuré.

Promeneurs sur la place Royale au début du 20e siècle. Cliché Albéric du Chastel (coll. Musées de la ville d'eaux).

Promeneurs sur la place Royale au début du 20e siècle. Cliché Albéric du Chastel (coll. Musées de la ville d’eaux).

On voit donc que la place Royale, comme Spa en général, avait alors une grande cohérence urbanistique et qu’elle répondait à une esthétique précise jusque dans ses moindres détails qui faisait la part belle au sensible. Force est de constater que le projet actuel de rénovation de la place Royale n’en tient aucun compte. Bien au contraire, ledit projet s’accorde avec l’Hôtel Radisson dont il reprend l’esthétique aride et ouvre un espace en direction de la place du Monument, c’est-à-dire perpendiculairement à l’axe historique de la place. Les bâtiments anciens sont ignorés : aucun n’apparaît dans la vue en trois dimensions diffusée dans la presse. La rue Royale est évoquée par des blocs blancs, le pavillon de la galerie Léopold et les bâtiments bordant la place du Monument sont hors champ. Enfin, la végétation est totalement absente. Point de luxuriance ici, encore moins de pittoresque, rien qui soit empreint du passé. Quant aux émotions… Qu’éprouver devant pareille abstraction, un tel désert de pierre, une telle sécheresse de l’âme? La place centrale d’une ville est le coeur de la cité des hommes, et un coeur ne saurait battre sans émotion. Le projet s’inspire, paraît-il, de la place de la Bourse de Bordeaux. Mais l’histoire, le patrimoine et l’ambiance de cette place n’ont absolument rien à voir avec la place Royale. A Bordeaux l’architecture, l’ambiance sont rigoureusement de style classique français, la symétrie et la pierre y sont de rigueur, l’esprit cartésien domine. Alors qu’à Spa ce sont l’éclectisme, la sensibilité, l’insouciance, la variété et la nature. Et le fameux « miroir-eau » bordelais vise à refléter et à magnifier le palais de la Bourse et le palais de la Douane, emblèmes de l’histoire commerçante de la ville, autant qu’à rendre hommage au fleuve voisin qui en fit la richesse. Il s’agit bien ici de célébrer le patrimoine voisin, alors que le projet spadois l’ignore complètement.
Rappelons que Camillo Sitte, dans « L’art de bâtir les villes », plaidait déjà il y a plus d’un siècle pour « un aménagement de la ville par une méthode issue de l’observation des espaces publics existants, donc par une intégration de l’histoire dans les réflexions sur l’urbanisme. » Cette réflexion habite encore aujourd’hui la législation en matière de patrimoine et tout spécialiste en ce domaine s’y réfère quotidiennement. Pourtant le projet de la place Royale n’en porte aucune trace. Il est a-patrimonial. Il est amnésique. Et insensible. David Houbrechts

* Docteur en histoire de l’art et archéologie, David Houbrechts est un spécialiste du patrimoine et en particulier de l’architecture privée en Wallonie. Il est l’auteur de six livres et d’une trentaine d’articles parus dans des revues et des publications belges ou étrangères. Habitant Spa depuis quelques années, il a consacré trois livres à sa ville d’adoption : Spa ville thermale (avec Luc Peeters), Guerre et paix, Spa et l’Europe 1914-1920, et Home sweet home, Les Villas spadoises.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *