Mémoires du Kaiser dans un hôtel de Spa

« The Birmingham Post and Gazette », vendredi, 4 octobre, 1957

Par JOHN D. BERBIERS *

Le sens de l’Histoire se rencontre partout dans la ville thermale belge de Spa ; mais cela se ressent probablement le plus fort dans l’hôtel où l’Empereur se résolut à abdiquer, et où Lloyd George fixa par écrit les conditions de la Conférence de la Paix.

« Je vous conseillerais de faire une petite cure dans un des spas réputés, » me dit le Docteur que j’avais consulté au sujet de quelques maux et douleurs qu’un de mes amis attribuait, en plaisantant, aux années. Aucun conseil médical ne m’avait jamais tant plu. Entendu, docteur, répondis-je sans attendre. Et je me rendis à Spa, « exactement Spa » dans les Ardennes Belges où Henri VIII avait un jour envoyé son médecin Vénitien, Agostino, pour enquêter sur les vertus de ses diverses sources.

Parmi les spas Continentaux, je ne pouvais avoir fait un meilleur choix. Non seulement c’est une charmante petite ville avec sa Promenade d’Orléans, et sa Promenade Meyerbeer, délicieusement paisible, parmi les collines couvertes d’épicéas et de pins, mais ses liens avec ce pays furent un moment donné si forts que, quoique Spa fut longtemps surnommée « Café de l’Europe », les Britanniques étaient de loin ses principaux habitués.
Il y existait un Club Anglais remontant à 1766 ; et il y eut un certain temps une école d’arts et d’agréments pour jeunes filles, fondée par la mère de la jolie Georgina Spencer, Duchesse de Devonshire. En vérité, Spa était tellement English – ou British devrait-on dire que quand, en 1811, l’ex-Impératrice Joséphine faisait route vers la ville pour une cure, elle fut interceptée par un cavalier qui la pressa de ne pas continuer son voyage : « Madame, » dit-il, « Spa est une ville Anglaise. Dois-je en dire plus ? »

Spa me capturait l’esprit, dirais-je. Si fort, que mes recherches historiques prenaient presque le dessus sur la tourbe et les bains de boue prévus, au point que je me sentis, en fait, rajeuni de vingt ans. L’étude de l’histoire ne m’avait jamais paru aussi attrayante. Mais je me régalais, me laissant porter par les ailes de l’Histoire, ou dans ce que les Français appellent, si à propos, la petite Histoire.
Spa est hanté : les esprits des morts et les fantômes des vivants rôdent à travers les rues, cherchant consolation à la table de jeux, ou somnolent dans le « Parc de Sept heures ». Pierre-le-Grand, Joseph II, Nicolas I, Guillaume I, l’Impératrice Eugénie, Guillaume II et, son conquérant, le Maréchal Foch, sont tous ici ou y sont venus par l’esprit ou en personne.

Et j’étais ici, séjournant dans l’hôtel même, lequel, pendant un temps considérable, hébergea forcément le Kaiser et ses généraux, et où plus tard, s’établit Lloyd George, Lord Curzon, Lord Birkenhead, Field-Marshal Sir Henry Wilson, Venizelos, Benes et d’autres représentants des Alliés, lorsqu’en juillet 1920, une Conférence de la Paix se tint à Spa, à laquelle pour la première fois après la Grande Guerre, les dirigeants des Alliés et des Gouvernements Allemands négocièrent officiellement sur un pied d’égalité.
Au moment de la Conférence, on racontait que Lloyd George affectait d’aimer Spa comme son propre enfant, et TheTimes écrivit que le Premier Ministre Britannique « répétait au petit déjeuner les simagrées qui avaient fait gagner à Mr Lloyd George la grande réputation d’être un acteur qui avait manqué sa chance »

Quoiqu’il en soit, cette jolie ville wallonne est pleine de souvenirs — souvenirs que je prends plaisir à raviver — et si riche en anecdotes. Car après tout, n’était-ce pas ici, dans cette Province Belge de Liège, qu’en 1914, l’attaque allemande avait commencé et que le Kaiser, l’ancien champion du Droit Divin, fut balayé de son piédestal ?

Là, à côté de ma chambre au Grand Hôtel Britannique, il y avait la chambre qui fut un jour occupée par le Grand Duc Oldenburg, qui, avec le Prince Auguste Willem et d’autres généraux, dirigeaient le personnel de l’Etat Major allemand. Et là, près de la porte, il y a la sonnette sur laquelle le Grand Duc appuya un jour avec une vigueur quelque peu inhabituelle pour demander l’aide du propriétaire. Une chose épouvantable et plutôt embarrassante était arrivée. La ceinture du Grand Duc avait sauté ! A aucun prix un général allemand ne pouvait apparaître dans une situation aussi indigne. Nanti d’une pièce de ficelle, le propriétaire de l’hôtel, devenu tailleur, reçu l’ordre de mesurer la grande taille du Grand Duc, et d’aller commander une nouvelle ceinture, « quelque part, n’importe où et rapidement ».

Le Britannique

Le Britannique


Et là, au premier étage de cet hôtel historique surplombant les collines et l’étroite rue principale de Spa, se trouve une chambre spacieuse dont les murs et les meubles peuvent raconter beaucoup de petites histoires. Ce fut en janvier 1918 que le propre grand quartier général du Kaiser envahissait la totalité de ce luxueux établissement et que l’Empereur sélectionna cette chambre pour conciles et réunions du personnel de guerre.
En l’été de cette année-là, le peuple de Spa fut encouragé par les rumeurs et les signes de rébellion parmi les unités de l’armée Allemande. Après le « Black Day du 8 août », le Kaiser lui-même présida un concile auquel assistaient Hindenburg, Ludendorf, l’Amiral von Hintze et le Prince Héritier.
Pour la première fois, l’Empereur donna des instructions orientées vers des propositions de paix à faire, au moment opportun, par l’entremise de la Reine de Hollande. Les conditions se détériorèrent rapidement. Durant toute la nuit du 8 novembre, les téléphones de l’hôtel étaient continuellement occupés, recevant des rapports de Berlin, où les ouvriers s’étaient mis en grève et plusieurs régiments avaient rallié le côté des insurgés. Le Prince Max de Baden, Chancelier du Reich, avait même pris sur lui-même d’annoncer que le Kaiser avait abdiqué, anticipant ainsi, quoique de quelques heures seulement, l’événement véritable. Tout le monde à Spa savait que la fin de la guerre était proche. De l’autre côté de la rue, le propriétaire de l’hôtel, Monsieur Leyh, observait fébrilement depuis la fenêtre du premier étage, la “scène“ Impériale derrière les vastes fenêtres sans rideaux du Britannique. ( Ndlr – La famille Leyh demeurait en face de l’hôtel).

Une conférence était en cours. Alors, soudainement, Hindenbourg se leva de son siège et plaça lentement une cape sur les épaules de son maître Impérial. Le Kaiser avait abdiqué. Et peu après, le train à vapeur Impérial entrait à la gare de Spa, prêt à conduire vers l’exil l’ancien Kaiser, à la frontière Hollandaise.

Quand le 4 juillet 1920, Lloyd George, lord Curzon, Millerand, Foch et les autres délégués alliés arrivèrent dans la Province de Liège, prêts pour la Conférence de la Paix, ils furent acclamés par des foules de Wallons dans un formidable enthousiasme.
Quant aux Allemands qui étaient arrivés plus tôt le même jour, pour se rendre à leur quartier Général, il ne leur fut pas accordé plus d’attention, que s’ils avaient été un camion plein de bagages.

La Presse rapportait que « les 60 Allemands qui constituaient la délégation, avaient l’air renfrogné ». Ils eurent pu être plus joyeux si, comme leur ancienne idole et Lloyd George, ils avaient été logés au Britannique.

L’Histoire se répète d’elle-même. En 1940, l’Hôtel devint de nouveau le quartier général de la division Allemande. En 1944, la situation s’était retournée, et le grand quartier de la Première Armée Américaine avait remplacé l’ennemi. Et, en avril 1945, l’Histoire fut, pour ainsi dire, inversée, car ce fut ici dans le Grand Hôtel Britannique qu’Eisenhower et Montgomery planifièrent l’offensive générale qui devait les conduire à la traversée du Rhin et à la victoire finale.

« Qu’est-ce que Monsieur aimerait pour son petit déjeuner ? », me demanda le maître d’hôtel, pendant qu’un jeune garçon dépliait ma serviette et la plaçait gentiment sur mes genoux. Tout était si tranquille maintenant. Quelle différence en comparaison avec cette nuit de 1915 quand, au cours d’un banquet donné par les Allemands à des Allemands, un officier Uhlan fit à cheval tout le tour de cette somptueuse salle à manger !

Il fut dit un jour que l’Histoire est faite d’innombrables fils tissés ensemble dont la plupart restent incrustés dans le tissu. Je me suis souvenu de cela en voyant les mots “Grand Hôtel Britannique — Spa’’ clairement tissés dans le textile de ma serviette.
Quelques jours avant l’abdication du Kaiser, la Cour des généraux avaient reçu bon nombre de grands drapeaux blancs façonnés dans la petite boutique d’un charpentier, jouxtant l’hôtel. Ce n’est qu’après leur départ qu’il fut découvert que les drapeaux de la trêve avaient été réalisés avec des douzaines de nappes de l’hôtel, ayant leur origine nettement intégrée dans le tissu !

*Journaliste, Ecrivain, Professeur de Français – Cambridge.
*Traduction : Simone Leyh


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