Les pilules Spa-Goudron

Mme Dohogne a trouvé dans un ancien livre de médecine intitulé « Médecine pratique à l’usage des gens du monde » par Lambert Joseph, imprimé à Liège chez D. Cormaux rue Vinave d’Ile 22, une recette de pilules au goudron. Le livre est ancien, puisqu’on y trouve notamment la recette de la liqueur d’absinthe interdite en mars 1915. Voici cette recette. « Les pilules de goudron propres à combattre le catarrhe et la bronchite chronique se préparent da la manière suivante : goudron 7 1/2 grammes, anis en poudre 7 1/2 grammes, magnésie quantité suffisante pour faire 75 pilules. Dose : 5 à 8 pilules par jour. »

Une publicité, parue dans un numéro de la revue J’ose, de janvier 1936

Une publicité, parue dans un numéro de la revue J’ose, de janvier 1936.

Une publicité, parue dans un numéro de la revue J’ose, de janvier 1936, a rappelé à Mme Dohogne l’existence des célèbres pilules Spa Goudron créées par Edmond Desonay. Voici cette publicité où l’on vente les mérites de ces pilules pour lutter contre la toux, le rhume, la bronchite et la coqueluche.
Magnifique boîte en métal

Magnifique boîte en métal pour les pilules Spa-Goudron.


De magnifiques boîtes en métal

Les pilules étaient vendues en sachet ou dans ces très belles boîtes métalliques avec un couvercle à ressort. On peut voir sur le couvercle la niche du pouhon Pierre-le-Grand et lire le texte suivant : SPA GOUDRON Approuvé par la Société d’Hygiène de Belgique Marque déposée
Ed. Desonay Spa Rhumes – Maux de gorge – Toux – Coqueluche – Tuberculose – Cystites
Sur le bord extérieur de la boîte : Monopole pour la France et les Colonies: Léon Danjoû, pharmacien de Ière classe à Lille (France) 2 médailles d’or et diplôme d’honneur 1907 et 1909 et récompenses Bruxelles et Gand 1910 et 1913 Soulage – Aseptise – Cicatrise – Guérit et Préserve

La pastille SPA-GOUDRON est la meilleure et la moins chère, vu qu’une seule suffit pour calmer et souvent la guérison s’obtient après l’emploi d’une boîte. Refuser la contrefaçon et renseigner les contrefacteurs à Ed. Desonay, Spa rue Sylvela (Belgique)
A l’intérieur de la boîte sur le couvercle, on peut lire : SPA GOUDRON
Médication sûre et inoffensive à laisser fondre lentement dans la bouche ou dans le lait des enfants. Pour la toux, bronchite, coqueluche, asthme, cystite de 10 à 15 par jour. Pour les tuberculeux, cinq jours 15 pastilles et après de 8 à 10 jours

Edmond Desonay

Edmond Desonay


Edmond Desonay : un boulanger spadois

Né le 4 juin 1867, Edmond Desonay travailla d’abord comme boulanger. Suite à l’invasion allemande en 1914, il décida de cesser cette activité pour se consacrer à la confiserie et entreprit rapidement la confection et la commercialisation de pastilles à base de goudron grâce à l’aide du pharmacien M.C May. « Il considérait ces pastilles comme l’antiseptique par excellence des voies respiratoires. Il les conseillait pour les rhumes, maux de gorge, laryngites, bronchites, grippes, influenza, emphysème, pneumonie, coqueluche, asthme, cystite, phtisie. Quand on rencontrait ce producteur enthousiaste, écrit Pierre Lafagne, il suffisait de tousser une fois pour recevoir aussitôt un échantillon des fameuses pilules. » (Pierre Lafagne : Le petit Train II -1975).

De quoi s’agit-il ?

La mode de l’utilisation du goudron et de l’eau de goudron n’était pas nouvelle car elle a été répandue grâce au philosophe irlandais Berkeley (1685-1753) qui en vantait les mérites.

Dans l’Encyclopédie de Diderot, 1751, on décrit les utilisations pharmaceutiques du goudron et la manière de le produire. Il est décrit comme une substance résineuse noire d’une consistance molle, dégageant une forte odeur balsamique. On le produit en distillant des copeaux et écorces de pin, de mélèze et de sapin. Le goudron est obtenu par la combustion dans des fourneaux des racines, écorces et copeaux de pin empilés en forme de cônes renversés. Au fur et à mesure qu’elles se consument, le liquide provenant de la distillation des racines s’écoule à travers un grillage dans un tuyau jusqu’aux barils dans lesquels est recueilli le produit fini.

A l’époque de Diderot, le goudron végétal n’était déjà plus conseillé comme médicament à usage interne mais était fort employé sous le nom d’eau de goudron. Cette eau de goudron était utilisée par les peuples du nouveau monde (Amérique) qui retiraient du goudron une infusion à froid. Elle fut fort employée à cette époque sous le nom d’eau de goudron. C’est au célèbre philosophe George Berkeley, évêque de Cloyne, que l’on doit l’engouement pour ce remède. Il publia tout un ouvrage consacré aux vertus de l’eau de goudron. Berkeley attribue à ce remède des vertus quasi miraculeuses. Elle soigne une quantité innombrable de maladies, allant de la bronchite aux maladies vénériennes, en passant par les ulcères et assez curieusement aux « incommodités auxquelles sont particulièrement sujets les gens de mer, les femmes, les gens de Lettres, & tous ceux qui mènent une vie sédentaire » (voir l’Encyclopédie de Diderot, 1ere édition tome 7.djvu/764)
Dans un passé récent, elle a été utilisée en dermatologie pour son action antiseptique et cicatrisante. Le goudron de pin, appelé aussi goudron de Norvège, est utilisé actuellement pour soigner les sabots des chevaux.

Un remède miracle contesté !

Comme vous pouvez le constater, les pastilles de Spa-Goudron soignaient une quantité de maladies. On ne sait pas cependant quelle était leur efficacité réelle. On peut même s’inquiéter des effets négatifs que de tels produits pouvaient avoir sur la santé. Au début du 19e siècle, l’eau de goudron était considérée comme soignant efficacement tout et n’importe quoi. Le dogmatisme, même dans les milieux scientifiques, a toujours fait des ravages !
Pour faire prendre conscience des dangers de ce manque de raisonnement critique, un médecin anglais imagina cette farce. Nous avons trouvé ce document dans la Biographie universelle ancienne et moderne tome 20 Paris LG Michaud 1817.

Le docteur Hill, vexé de ce que la Société royale de Médecine de Londres avait refusé de l’admettre au nombre de ses membres, imagina pour s’en venger, de la mystifier. Dans ce but il adressa, sous un nom supposé de médecin, le récit d’une cure merveilleuse opérée au moyen de l’eau de goudron, remède autrefois en vogue.
« Un matelot, venait de se casser la jambe. Me trouvant heureusement sur les lieux, j’ai rapproché et mis en rapport les deux parties de la jambe cassée et, après les avoir fortement ajustées au moyen d’une ficelle et de deux éclisses, j’ai arrosé le tout d’eau de goudron. En très peu de temps le matelot a senti l’efficacité de mon remède et n’a point tardé à se servir de sa jambe comme auparavant. »

Cette lettre arriva justement au moment ou le célèbre métaphysicien Berkeley venait de faire paraître ses réflexions sur l’eau de goudron. Elles avaient donné lieu à une polémique ardente entre les médecins. Aussi, le document du docteur fut lu et discuté très sérieusement dans l’assemblée des médecins anglais. On fit des articles pour ou contre l’eau de goudron lorsque arriva une seconde lettre du médecin de province dans laquelle on pouvait lire : « Dans ma dernière communication j’ai omis de vous dire que la jambe cassée était une jambe de bois. » Cette plaisanterie, qui ne tarda pas à se répandre dans tout Londres, fit beaucoup rire aux dépens de la Société royale.

D’autres marques de pastilles de goudron

A la fin du 19eme siècle et au début du XXeme on trouve plusieurs fabricants de pastilles de goudron. Nous avons trouvé les noms des pastilles Géraudel, les pastilles Guyot au goudron de Norvège, le goudron Meunier Mère et Fils à Voiron, les pastilles du Père Viol, Louis Plouvier, etc. La publicité était primordiale pour assurer le succès de ces pastilles car la concurrence ne manquait pas : les produits à base de goudron végétal et de façon plus générale les produits pour traiter les affections broncho-pulmonaires étaient légion. Géraudel, par exemple, utilisa les talents d’un peintre Jules Cheret, devenu célèbre, pour ses affiches animées par des femmes de la « belle époque ».
Document publicitaire du Goudron GuyotPublicité du Spa-Goudron d'Edmond Desonay
Nous vous proposons un document publicitaire du Goudron Guyot. On y voit des petits poulbots parisiens préférer rester dans leur quartier grâce au goudron Guyot au voyage à la Côte d’Azur ! Notez que les garçons (garnements serait plus juste) sont munis d’une espèce de ventouse qui a pour but d’enlever les pavés de la rue.

Les publicités du Spa-Goudron

Edmond Desonay n’échappe pas à ces techniques. Nous avons retrouvé quelques documents publicitaires. On y voit par exemple une bonne fée qui, avec ses pastilles de Spa-Goudron, chasse la mort qui s’enfuit à grandes enjambées. Desonay n’hésite pas à utiliser les armoiries de la ville de Spa (le petit monument abritant le pouhon) pour vanter les mérites d’un produit noble issu de la ville d’eaux. Vous pouvez également voir la photo d’une règle d’écolier marquée au nom des Pastilles « Spa-Goudron ». On peut voir sur cette règle, également les armoiries de la ville de Spa.
Entête d'un bon de commande de la firme Desonay
La reproduction ci-contre provient d’un bon de commande de la firme Desonay. En dessous de ce dessin, Edmond Desonay publie une lettre envoyée par un habitant de Bagnolet en France, qui souffrant depuis plusieurs mois d’une laryngite, a pu retrouver sa voix grâce aux pastilles goudron. Ce document est daté du 19 avril 1908. Remarquons que cette date est en contradiction avec la date de création de l’entreprise (après 1914) proposée par Pierre Lafagne.

Une règle d’écolier marquée au nom des Pastilles « Spa-Goudron »Enfin les informations imprimées sur une règle en bois proposée aux écoliers sont traduites en néerlandais.

Pierre Lafagne souligne un autre aspect de l’activité d’Edmond Desonay, la fabrication d’une poudre à base de goudron destinée à soigner les problèmes digestifs et respiratoires des animaux. Cette poudre soignait aussi bien les chevaux, que les animaux d’élevage (vache, cochon), la volaille et les animaux domestiques. Le produit était vendu en pharmacie. Cette poudre devait être mélangée avec une partie égale de miel ou de sirop et introduite au fond de la bouche des animaux ou mélangée avec du son. Contre les coliques des chevaux il fallait donner trois « cuillères en une fois dans du café chaud »

Les amateurs actuels de produits du terroir n’auraient pas hésité à se jeter sur ces pastilles spadoises mais sans pouvoir s’assurer du succès de ce traitement.

Pol Jehin


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *