Les BERGERS de la fagne de Malchamps

Collection du Musée de la Vie Wallonne à Liège

Collection du Musée de la Vie Wallonne à Liège

Comme l’écrit G. HOYOIS dans sa monographie L’Ardenne et l’Ardennais (1) le mouton est le bétail spécifique des landes et autres régions de pâturage pauvre. Aussi les bergers, avec leurs troupeaux, étaient-ils autrefois un trait inséparable de la vieille Ardenne.

Voici comment Victor Joly décrit le berger ardennais dans son livre Les Ardennes (1854) :

« Partout cet homme est le même. L’été un grand chapeau de paille une blouse de toile bise ou bleue, un pantalon de molleton brun ou noir, de gros souliers ferrés ou des sabots, un bissac contenant le pain nécessaire pour la journée et enduit de lard fondu. L’hiver, la blouse est remplacée par une roulière en laine épaisse rayée de rouge et de bleu et tannée par les intempéries et la boue. Ajoutez aux vivres du bissac un couteau un briquet, un tronçon de pipe, du tabac roulé qu’il découpe à mesure de ses besoins, et vous aurez le portrait de cet étrange personnage … »

Dans chaque village, i1 y avait jusque vers la fin du XIXe s. un troupeau commun confié à la garde du berger que les ménages devaient entretenir un certain nombre de jours par année, nombre proportionné à celui des moutons appartenant à chaque ménage. Ce nombre dépassait souvent celui des bêtes à cornes.

En 1775, d’après un règlement pour le bourg de Spa, on apprend qu’on comptait dans ce bourg 518 « bêtes à laine ». Celles-ci, de même que les chèvres, ces dernières considérées à juste titre comme dévastatrices pour les forêts, firent autrefois l’objet d’ordonnances restrictives.

Dans un règlement daté de 1640 touchant les forêts de la communauté de Spa (2), après un article sur l’interdiction de conduire les bêtes à cornes dans les cantons coupés « à taille blanche » avant 4 ans écoulés, on peut lire ce qui suit:

« Encor moins serat il loisible aux chieffvres et bestes à laine y paistre et wayder (pâturer) ny aussy dains (dans) tous aultres forests et lieu(x) reputés pour tels, lesquels leurs interdisons et deffendons à praine de payer par celluy à cuy (qui) les chieffvres apartiendront y estant trouvée(s), pour chascune 20 pattars, et pour chacun trouppeau de brebis à ung homme seul appartenant 20 florins d’or, voir(e) quant aux brebis et bestes à laine seulement, leur serat permis pasturer ens heid craheau (3) et Spaloumont en temps d’hiver, savoir depuis le jour de tous les Saints jusqu’au premier jour d’avril, bien entendu lors qu’il n’y aurat aucune taille blanche à conserver et orprusme (seulement) lorsque les quatre ans seront expirés. »

Comme nous le verrons plus loin, à partir d’avril et jusqu’à la Toussaint, le troupeau était conduit en fagne. En automne, les troupeaux se réduisaient beaucoup car on se défaisait des vieilles brebis et des jeunes béliers (w. bara).

En 1846, il y avait à Spa, selon les statistiques agricoles de la Belgique 759 ovins (contre 976 bovidés). La Gleize, commune voisine de Spa comptait alors 1039 ovins et 1549 ovines (4). En 1880, on recensait 350 moutons dans la commune de Spa.

La viande du mouton ardennais, animal assez petit et léger (25 à 35 kilos) jouissait d’une certaine réputation, car il se nourrissait de bruyère, de thym et de fleurs odorantes de la lande.

Un document d’archive que nous reproduisons plus loin indique qu’ en juin 1706, le berger du vieux Spa fut tué par la foudre sur la Fagne « au pasaz (w : pazê=sentier) de Chevrouheid » c’est-à-dire dans la fagne de Malchamps.

Au XIXe siècle, une bergerie la « stâve Lezaak » fut construite au-delà du bois des Minières. M. Martiny écrit à ce sujet que le plan cadastral de 1834 indique au lieu-dit « dessous Quaquette » un bâtiment rural appartenant à F.Lezaak, cultivateur à Spa. La parcelle où s’érigeait cette construction mesurait approximativement 25m de long sur 15m de largeur. M. Martiny en a découvert les vestiges en contrebas du versant, non loin du coupe-feu du tir où l’on voit quelques amoncellement de pierres recouvertes de mousses et de lichens jonchant le sol avec aux alentours des aubépines et quelques pommiers sauvages attestant peut-être de l’existence dans le passé d’un enclos pour un troupeau de moutons. On ne retrouve pas de traces de fossés avec les terres rejetées en talus vers l’extérieur, mais le site a été perturbé au moment de l’aménagement du champ de tir et lors du creusement des fossés de drainage. De plus, les aubépines ont subi le passage d’incendies (5).

Voici ce que H. George écrit en 1934 au sujet du berger de Spa et de son abri en fagne :

« Dès avril-mai, il conduisait en fagne les animaux confiés à ses soins, et portant sur le dos, noire, rouge ou bleue, la marque du propriétaire, le brave herdier s’installait dans sa solitude. L’étable du berger se composait d’un vaste abri pour la herde, quand les orages de juin se déchaînait ou que les rafales d’automne balayait la fagne. A côté, se dressait un petit corps de logis où un sac de fougère et une couverture de laine servaient de couchette pour la nuit. Le solitaire se nourrissait de pomme de terre cuites sous la cendre, du pain noir dont les fermiers remplissaient sa besace et d’une tranche de lard grillé, airelles et myrtilles quand la saison était là, complétaient cet ordinaire plus que frugal. Dès que novembre semait ses premiers flocons sur les hauteurs de Malchamps, le berger ramenait ses ouilles que les propriétaires venaient reconnaître et trier à l’entrée du hameau. » (6)

D’après PH. Martiny, la bergerie de Malchamps cessa de fonctionner entre 1880 et 1895. Le bâtiment, de même que l’ensemble de la fagne devinrent propriété de l’état en 1913 ; en 1920, la bergerie n’apparaît plus dans les documents cadastraux.

Voici maintenant le texte relatif au berger foudroyé sur la fagne de Malchamps en juin 1706 :

« Visitation faite devant nous la Courte de Justice de Spa l’an mille sept cents et six, du mois de juin le vingt-cinquième jour, présens Mayeur en ce cas De Sclessin Notre confrere, eschevins luy meme, Defaaz, Du Loup, Xhrouet, Storheaux, et Dagly. Pardevant nous comparut Pascal Fayhay, facteur de son Excellence le Comte d’Apremont et Lynden, baron de Froidcourt et Gouverneur du Marquisat de Franchimont, lequel nous at requis de faire la visite du corps mort de Laurent Jean Laurent, berger de vielle Spa trouvé mort sur nos fagnes au pasay de Chivrouheid, et condescendant à sa requete nous sommes rendus devant la residence de sa mère dans laditte vielle Spa, accompagné du Sr Michenotte Maitre chirurgien, où l’ayant trouvé y ramenné par les ordrs dudit Fayhay avons veus et trouvéz qu’il avoit une playe à l’œil droit et glissante tout le long du corps interieurement ressortante par la plante du pied droit avec les cheveux brusléz du meme costé, et la poitrine livitte (=livide) et comme il a fait cedit jour un grand orage du costé desdites fagnes, toute la presumption est qu’il a esté frappé du tonnerre, ce qui fut mis en garde. » (7)

Léon Marquet

1) G. Hoyois: L’Ardenne et l’Ardennais, t.I (Gembloux 1949) p.302
2) A.E.Liege Spa, ville, liasse 17
3) hé cràhê : colline à l’est de Spaloumont
4) Voir dans le livre de L. Remacle Le Parier de la Gleize (Liège 1937) le ch. sur le troupeau commun avec des ordonnances du XVIIe s et XVIIIe S. (pp. 115-117)
5) Ph. Martiny. La fagne de Malchamps (1988)
6) Henri George. Folklore spadois. Vie et mœurs d’autrefois. Ed. J’Ose, Spa, 1935 p. 22
7) (Spa, cour de Justice, register 29) A.E. Liège : notons le nom « facteur » (représentant du gouverneur de Franchimont, patronyme en rapport avec le nom du hameau de Prefayhay.


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