Histoires de pains

Il m’est revenu en tête des souvenirs relatifs au pain, je vous les raconte ici.

Avant la guerre, et jusque dans les années 1950, les boulangeries n’offraient pas le choix de pains que nous avons l’habitude d’y trouver aujourd’hui. Le pain que nous disons « gris », terme inutilisé en France, où l’on dit « bis » était peu prisé, et rare. Avant guerre, je ne m’en souviens pas, mais il est certain qu’après avoir dû ingurgiter le pain infect des années de guerre, la population ne voulait plus que le « bon » pain blanc.

Je vais donc d’abord décrire ce pain de guerre. Il s’agissait d’une pâte foncée, collante, gluante, que les boulangers ne parvenaient pas à rendre légère. Je revois ma mère, pleurant de ne pouvoir donner à ses enfants que ce pain qui ne méritait pas son nom. En passant, un autre détail de notre alimentation : nous n’avions que très peu de sucre, il était rationné, impossible pour la ménagère de faire des confitures. Les tickets de ravitaillement donnaient droit à une pâte à tartiner jaunâtre, sirupeuse, écœurante. Nous y avons survécu !

Les pains vendus en boulangerie, et uniquement là car les grandes surfaces n’existaient pas, étaient de quatre sortes, mais toujours de farine blanche : le pain ménage, rond, le pain platine, rond, le pain brique, le pain boulot, allongé. Tous se présentaient en petit et grand format. Le pain ménage et le pain boulot étaient cuits à même la sole du four, les autres non, comme leur nom l’indique.

Par la suite, les boulangers – les minotiers d’abord, sans aucun doute – se mirent à offrir des farines plus élaborées, enrichies comme ils disaient, et par conséquent plus chères. Mais les ménages aux revenus modestes n’étaient pas d’accord de payer plus pour leur aliment de base. Aussi, le gouvernement prit-il des mesures pour obliger les boulangers à continuer de cuire des « pains ménage » à un prix limité par la loi, à côté des pains en vente libre. Je crois bien que le pain ménage n’est plus qu’un souvenir !

baisureCes pains ménage étaient enfournés les uns à côté des autres et, en gonflant, finissaient par entrer en contact, ce qui donnait ce que l’on appelait des « baisures ». Ne cherchez pas le mot au dictionnaire, il n’y est plus. Je l’ai retrouvé dans mon vieux dictionnaire de 1908 : baisure = endroit où un pain en a touché un autre dans le four. Aux baisures, il n’y avait donc pas de croûte. Et les baisures avaient un goût spécial, j’en raffolais. C’est ainsi que, revenant de la boulangerie avec mon pain dans les bras – jamais d’emballage, à l’époque -, j’arrachais des lambeaux de baisure dont je me régalais. Il fallait prendre garde à ne pas aller trop loin, sous peine de réprimande. Un jour, ma petite sœur et le pain étaient introuvables. Ils furent retrouvés ensemble, cachés sous la table de la salle à manger. Les baisures dûment détachées, le petit doigt de ma sœur était allé plus loin, elle avait creusé des trous dans le pain par l’orifice des baisures !

Autre pratique oubliée : les pains invendus étaient recuits le lendemain. Mes parents appréciaient ce pain rassis et recuit, et l’on m’envoyait acheter un « recuit ». De même, ils aimaient la croûte bien noire, brûlée donc. Moi j’abhorrais. Aussi ai-je appris à rentrer avec un pain normal : « il n’y avait plus de recuit ni du bien cuit » !

Bien entendu, les trancheuses électriques n’existaient pas, le pain était toujours vendu entier. Je revois le geste de mes parents, indifféremment mon père ou ma mère, tenant le pain d’une main devant soi, à hauteur de l’estomac, le grand couteau de l’autre main, et traçant sur une face le signe de la croix avant d’entamer la première tranche. En effet, le pain devait être béni avant consommation. Autre bénédiction, celle spéciale de Noël. Avant d’aller à la messe de minuit, mon père disposait sur un appui extérieur de fenêtre, à l’étage à cause des chats, six morceaux de pain, un par membre de la famille. Parce que, à minuit, le petit Jésus passait et bénissait ce pain. En rentrant de la messe, nous mangions religieusement notre morceau de pain bénit (*).

En 1950, un pain ménage d’un kilo coûtait 7 francs 50, soit 0.19 euro.

Je termine en pensant à ces tonnes de pain jetées chaque jour partout dans le monde « riche ». Jamais, de toute ma longue vie, je n’ai jeté un croûton de pain à la poubelle, cela m’est impossible. Les rares morceaux que je n’ai pas mangés, je les donne pour les lapins ou les canards. J’ai vécu la guerre, je sais la valeur du pain, surtout pour les affamés qui manquent de cet aliment de base, en Belgique ou à l’étranger. Jeter du pain est un crime, à mes yeux.

(*) bénir a deux orthographes pour son participe passé, béni et bénit dans le cas d’un sens religieux.

Marie-Henriette Pironet


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