Histoire de la famille du Chastel de la Horwarderie au château de la Havette

Le château de la Havette<br>Collection Musée de la Ville d'eaux

Le château de la Havette
Collection Musée de la Ville d’eaux

Les mémoires de Suzette

Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir être une souris, pour voir et entendre des choses qui se passent dans les maisons ? Eh bien, moi , pour tout l’or du monde, je ne voudrais changer ma place ! Laissez-moi me présenter : Suzette de la Havette, descendante de la bien connue famille des souris du comte du Chastel de la Horwarderie et de la baronne de Vinck de Wesel.

Si je coule aujourd’hui des jours paisibles dans une accueillante demeure de la rue Chelui, je peux vous dire que cela n’a pas toujours été comme cela.

Laissez-moi vous raconter : mon grand-père avait élu domicile dans les serres du magnifique château de la Havette. Dès le plus jeune âge, il nous apprit à bien nous tenir : notre survie en dépendait ! : il s’agissait de se rendre le plus discret possible afin de ne pas s’attirer des ennuis. Il était hors de question de s’attaquer aux fruits et légumes destinés à Monsieur le Comte et Madame la Comtesse. Monsieur Ziant, le chef de culture, ne nous l’aurait jamais pardonné.

Certains matins, il nous arrivait de suivre Monsieur Ziant jusqu’au potager pour voir ce qui s’y passait. C’était tous les jours le même rituel : notre maître jardinier répartissait le travail et donnait ses ordres aux sept ouvriers qui étaient arrivés de bonne heure. L’un arrosait, un autre taillait, un autre éclaircissait des fleurs ou légumes, il y avait toujours du travail .

En été, les jardiniers amenaient en renfort quelques dames pour sarcler.

La maison du jardinier se trouvait un peu plus haut, derrière le château. Le potager immense, était entouré d’un beau mur fait de vieilles pierres du pays plus ou moins plates et posées les unes sur les autres. Tous les matins, Madame la Comtesse venait saluer les jardiniers au travail et faire ses recommandations au chef de culture. J’entends encore cette phrase qu’elle répétait quotidiennement « Qu’y a-t-il à servir Joseph ? ». Notre cher Monsieur Ziant, lui présentait alors un panier où il avait soigneusement préparé un assortiment de légumes pour la cuisinière. Sachez qu’à cette époque, on n’achetait pas de légumes, on mangeait ce qu’il y avait au jardin. Une fois par semaine, des légumes étaient distribués aux ouvriers. Pendant la bonne saison, notre bon Monsieur Ziant n’hésitait pas à passer à deux ou trois distributions par semaine. Les ouvriers gagnaient 2f/jour. Joseph en tant que chef Jardinier gagnait 3f/jour en plus d’être logé et chauffé.

Outre les jardiniers, les du Chastel occupaient un personnel nombreux : le valet de chambre, la femme de chambre et la fille de quartier, la cuisinière et la fille de cuisine, le premier domestique, le second domestique, le palefrenier, le valet de cour, le cocher. Les domestiques et leur famille occupaient des appartements dans l’aile gauche, au-dessus du porche qui menait à la cour intérieure. C’est vous dire si tout, dans le château, était impeccable : il n’y avait pas une mauvaise herbe dans le jardin, ni une poussière dans la maison. Chacun connaissait ses fonctions. Seul le personnel féminin pouvait approcher Madame la Comtesse et la même règle valait pour le comte. Je me souviens de cette anecdote, où le comte sortait du château d’un pas pressé. Il portait son manteau plié sous le bras. Tout à coup, le valet de cour accourut pour aider le comte à mettre son vêtement. Celui-ci l’arrêta net dans son élan et lui rappela sévèrement que c’était là une fonction d’un domestique et non d’un valet de cour ! C’est que l’on ne transgressait pas avec ce genre de règle !

Régulièrement se tenaient au château des dîners de gala ou des soirées. Le comte y invitait ses amis, des artistes, des musiciens. Quelques noms et visages me reviennent : Albin Body, l’historiographe local, regard sévère, toujours sérieux, le grand avocat Heuse qui arrivait en disant « Mon double mètre vous salue ! », le comte Van der Burch, « Président de Spa-Attractions », les peintres Henrard et Renson, sans oublier les Peltzer, richissimes industriels de la « cité lainière » . Ces derniers occupaient à eux seuls une rangée de propriétés depuis le lac de Warfaaz jusqu’au pied de la Fagne de Malchamps : le château de la Fraineuse, le Vieux Nivezé, le Grand Nivezé, le Neubois et le Haut-Neubois, toutes ces propriétés avec leurs splendides châteaux appartenaient à la famille Peltzer. Il faut dire qu’à cette époque l’industrie de la laine avait poussé Verviers au premier rang mondial de l’industrie textile. Lors de ces réunions, les discussions sur la construction du Kursaal et l’avenir de Spa allaient bon train.

Après le goûter, Madame la Comtesse avait pour habitude de faire le tour de sa propriété . Elle aimait se faire accompagner par Yvonne, la fille de monsieur Ziant. S’il restait des biscuits du goûter, elle ne manquait pas d’en apporter pour la petite fille. Notre comtesse avait un bon cœur et aimait les enfants, cela semblait tout naturel. Ce n’était pas le cas pour tout le monde, ainsi ma cousine Mimie qui logeait dans une propriété voisine, au Château Sous-Bois, m’a raconté qu’un jour, « sa » propriétaire, avait menacé de renvoyer une dame qui travaillait dans le fond du jardin parce que son bébé, couché dans une corbeille pleurait ! Aussi, lorsqu’elle faisait l’inspection du jardin, à la moindre mauvaise herbe, elle ne manquait pas d’appeler son chef-jardinier, Monsieur Defossez, pour lui faire des reproches. Non, vraiment, à la Havette, nous étions bien lotis.

Le garde-chasse du Comte du Chastel<br>Collection Musée de la Ville d'eaux

Le garde-chasse du Comte du Chastel
Collection Musée de la Ville d’eaux


Le comte du Chastel était un homme à l’esprit fin, aussi fin que son élégante moustache. Il aimait les belles choses, l’art, la musique, les livres. Il avait installé dans sa maison une immense bibliothèque remplie de rangées de livres jusqu’au plafond. Il possédait une telle collection d’antiquités que son château ressemblait à un musée. Ses antiquités étaient exposées dans des vitrines et je me souviens qu’un jour, en prenant la poussière, l’un des domestiques cassa un vase. Aussitôt, le comte accourut. Le domestique qui s’excusa de cette maladresse, promit de rembourser le vase. Le comte ne se fâcha point ; tout au contraire, il se mit à rire de bon cœur et répondit au malheureux domestique : « Tu pourrais travailler chez moi toute ta vie que tu n’aurais pas encore gagné assez d’argent pour m’en rembourser la moitié ! ».

Une autre passion du comte était la photographie. Il avait ramené des centaines de photos de ses nombreux voyages. Il ne manquait pas non plus de photographier les gens qui l’entouraient, le facteur, le garde-chasse… mais son sujet préféré était sans conteste la gente féminine. C’est que notre comte avait du charme et aimait les femmes. Il les aimait tellement qu’il n’hésita point à acquérir une villa (Villa Mirette), rue Chelui, pour y loger ses modèles. Chaque nuit, un ouvrier jardinier était désigné pour monter la garde devant la villa et s’assurer qu’il n’y avait pas d’allées et venues. Même si l’on avait sabré le champagne et fait la noce toute la nuit, lorsque le lendemain matin, le comte se rendait au jardin pour venir aux nouvelles (et non pour demander quels légumes seraient servis au dîner), la réponse était invariablement la même :  » Tout a été calme, Monsieur le Comte « .

Régulièrement, le comte organisait des « drags », sorte de chasse à courre où cavaliers et chiens traquent sans pitié un pauvre gibier, jusque dans ses derniers recoins. Avec cette différence, qu’il s’agissait plutôt d’une balade que d’une partie de chasse. C’était une sorte de « drag symbolique ». Les cavaliers et l’imposante meute de  » Beagles  » couraient bien par monts et par vaux, mais ne ramenaient jamais de gibier. Lors du retour au château de la Havette, on avait pour coutume de faire traverser l’étang aux chiens. Pour ce faire, on traînait derrière une barque un chiffon imbibé de sang. Les chiens se jetaient alors à l’eau pour suivre la barque à la nage jusqu’à l’autre rive. La Princesse Clémentine, qui était souvent de la partie, aimait assister à ce spectacle depuis la pelouse devant le château.

C’était le bon temps !

Mais à force de brûler la chandelle par les deux bouts, les choses ne tardèrent pas à devenir de moins en moins roses et le comte commençait à manquer d’argent et ne savait plus payer son personnel. Mon père décida de quitter la maison, et en janvier 1916, nous déménagions de la propriété de la Havette, cachés dans les bagages de Monsieur Ziant, parti pour un nouvel emploi de jardinier « à demeure » chez le Chevalier Charles de Thier.

Quelques années plus tard, nous déménagions à nouveau, cette fois pour suivre Yvonne et son mari Joseph Backès, lui aussi jardinier, comme l’était son beau-père. Yvonne a aujourd’hui 91 ans, Joseph, lui en a 87, mais à chaque fois qu’ils parlent de la Havette, on croirait qu’ils ont vingt ans.

Je dédie cet article à Mitsou, le chien des Comtesses du Chastel de la Howarderie, pour nous avoir toujours vaillamment défendu contre les chats !

Photo de famille prise par le comte du Chastel<br>Collection Musée de la Ville d'eaux

Photo de famille prise par le comte du Chastel
Collection Musée de la Ville d’eaux

La grande guerre

Une partie de ma famille (nous autres, souris, avons toujours de grandes familles) avait préféré rester dans les serres de la Havette à cause du confort. Et quel confort : le comte faisait chauffer l’une de ses serres en permanence pour accélérer la croissance des vignes et ainsi obtenir des raisins pour le 15 août, jour de la Sainte-Marie et fête de la comtesse (Marie-Elisabeth). A cette époque, les raisins à la mode étaient les  » Franckentahl « . On ne connaissait pas encore le raisin royal actuel, plus gros. Pendant plusieurs années, les gens venaient ainsi acheter du raisin à la Havette après le 15 août. Cela se savait à Spa, et personne n’aurait voulu en rater au moins une grappe. Même les marchands de fruits et légumes de Spa venaient se fournir en  » raisins de la Havette « .

Pendant la première guerre, la château avait été épargné des exactions de militaires allemands. Notre bourgmestre, le baron Joseph de Crawhez qui habitait la jolie villa Levooz, route de la Sauvenière, avait su préserver au mieux sa ville, en faisant preuve d’un sang-froid et d’une diplomatie remarquables. A notre niveau, ( » de souris « ), le seul événement à déplorer eut lieu lorsqu’on réquisitionna des matelats. L’une de mes jeunes cousines, imprudente, s’était fait emporter. Heureusement pour elle, elle avait trouvé refuge dans les caves du casino qui, comme nombre d’autres bâtiments publics et villas, servaient alors d’hôpital des convalescents pour le « Kaiserliche Militair Genesungsheim » , comme ils disaient.

De son côté, Monsieur le comte, qui tenait absolument à préserver ses biens et notamment ses collections d’antiquités, avait su parlementer avec les Allemands. Au début de l’occupation, le château de la Havette reçut la visite d’une importante délégation d’officiers et de soldats. Pour calmer la troupe qui commençait à s’impatienter, Monsieur Ziant fit distribuer des poires aux soldats Une fois les Allemands repartis, le comte lui en fit d’ailleurs un vif reproche. Notre bon jardinier rétorqua aussi sec :  » Vous avez bien offert le champagne aux officiers « . Plus tard, les Allemands ne manquèrent pas non plus de faire appel au comte pour se faire photographier. Etait-ce là le prix à payer pour garder intactes les collections auxquelles le comte tenait plus que tout ?

Je ne pense pas me tromper si je vous dis que les Allemands de la première guerre n’étaient tout de même pas ceux de la deuxième. Même si nous ne les aimions guère et si nous les évitions autant que possible, en général, ils se comportaient de manière assez correctes. Il y eut toutefois quelques exceptions, comme l’assassinat d’Amédée Hesse, dentiste bien connu à Spa et président de la société de pêche  » La Warfazienne  » (son monument se trouve d’ailleurs près du lac), ou comme cette fois où des soldats ont pillé et saccagé le restaurant de la Sauvenière. Le propriétaire, Monsieur Toussaint (qui pourtant connaissait la langue allemande) avait beau essayer de calmer les esprits, rien n’y fit et le restaurant fut mis à sac.

Et dire que c’est dans ce même restaurant que quelques années plus tard, le Kaiser viendra boire son verre après sa balade matinale et que monsieur Toussaint héritera même de Lux, le chien du Kaiser. Comme dirait le petit-fils de Monsieur Toussaint :  » Il était étonnant que le Kaiser ait ainsi abandonné son chien en compagnie duquel on avait pu le voir pendant tout son séjour à Spa « . Pour l’anecdote, Lux était dressé pour retrouver n’importe quel objet, pourvu qu’on lui en communique l’odeur. Pour preuve, un jour, Monsieur Toussaint avait perdu une aiguille en argent (aiguille que l’on enfonçait dans le trayon lorsque la vache était blessée à la mamelle, pour faire couler le lait et permettre une meilleure cicatrisation). En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, notre Lux ramena l’aiguille à son nouveau maître !

Lorsque je parle de guerre, je ne peux m’empêcher de repenser à un texte que j’ai eu l’occasion de lire il y a bien longtemps déjà. Il s’agissait d’un manuscrit, ce que l’on appellerait aujourd’hui un  » journal intime « . Il avait été écrit pas un ouvrier serrurier spadois: Henri Hautpas, aux environs de 1790. Henri, qui jusque là avait travaillé pour les aristocrates, prit la fuite devant la menace des Républicains. Il se réfugia à Düsseldorf dont il décrit le bombardement. Ce jeune ouvrier écrivait avec tant de spontanéité et de bon sens que je ne puis m’empêcher de reprendre ici quelques lignes de son cahier :

« Le bruit de l’artillerie, l’explosion des bombes ou obus qui, sans discontinuer, augmentoient à chaque instant, le trouble la désolation, les cris enfin, les lamentations des femmes et des enfants qui passoient près de moi, fuyant pour conserver leurs jours, avec ce qu’ils avoient pu emporter, abandonnant leurs foyers qu’ils voyoient détruire, en y jetant un dernier coup d’œil et où ils ne pouvoient se flatter de rester encore… Accablé, presque immobile, à peine pouvois-je respirer. Les rois, les ministres qui, souvent, pour des sujets frivoles, des intérêts particuliers, déclarent ou suscitent la guerre, ont-ils bien réfléchi ? Se font-ils une idée des maux affreux qu’elle entraîne, et dont tout ce que je voyois n’était qu’une étincelle ? S’ils avoient cette considération, pourroient-ils de leurs cabinets décider froidement d’un trait de plume la ruine et la désolation de peuples heureux et tranquilles et la mort de tant de braves gens ? Ce que nous voyons tous les jours prouvent bien qu’ils n’y songent pas ; les souverains et ceux qui les entourent n’ont en vue que leur ambition et intérêts ; le reste des hommes est compté pour rien. »

Mais revenons à nos « casques à pointe ». Une autre anecdote me revient à l’instant . S’il y avait une chose avec laquelle les Allemands ne badinaient pas, c’était bien leur sacro-saint règlement. Ainsi, j’ai vu de mes yeux un pauvre paysan qui fumait devant sa grange, recevoir de la part d’un Allemand, une amende pour n’avoir pas fermé le couvercle de sa pipe ! (on fumait à l’époque de grandes pipes avec un fourneau en porcelaine muni d’un couvercle à trous). Le règlement prévoyait en effet que toute personne fumant la pipe devant une grange devait en fermer le couvercle !

Tant d’événements intéressants se passèrent à Spa pendant la première guerre, l’abdication du Kaiser, les logements des hauts officiers, la construction d’un bunker dans les caves du Château Sous-Bois, la conférence de Paix de 1920 à la Fraineuse..etc. Je me demande s’il ne faudrait pas un jour, penser à faire des visites guidées pour nos voisins allemands avec lesquels nous sommes aujourd’hui en paix (sauf avec les chats !).

La deuxième guerre

Déjà en 1940, le château de la Havette était inoccupé. Monsieur le comte était décédé peu après la fin de la première guerre. La maison du chef de culture était occupée par un couple de vieux jardiniers d’origine luxembourgeoise. Afin de surveiller le château et surtout son contenu, le neveu du comte du Chastel, Jacques du Chastel qui habitait dans la région de Tournai, avait engagé des concierges : Monsieur et Madame Daschelet avec leur fils Albert.

De temps en temps, Jacques revenait. Madame Daschelet lui préparait alors à manger. C’était triste de le voir attablé seul, au bout de la grande table où le comte Albéric organisait jadis des goûters, et dîners de gala avec de nombreux invités. Jacques ne logeait pas au château mais chez des amis à la villa Montavery. Plusieurs fois par semaine, Monsieur Daschelet inspectait les lieux. Son fils Albert, l’accompagnait. Il se souvient…la bibliothèque remplie de livres jusqu’au plafond, le laboratoire (?) avec ses fioles et burettes, les nombreuses photographies que l’on regardait au travers d’un appareil en bois, la pièce où pendaient des centaines de costumes qu’Albert prenait pour des déguisements de carnaval.

Pendant l’occupation, par peur des saccages, mais aussi des V1, une grande partie de la collection d’antiquités fut remisée dans les caves du château. Avant de procéder à des ventes, Jacques avait demandé à un antiquaire, Monsieur Houyon de la rue Servais, de venir faire l’inventaire. Il fallut plus de trois semaines à ce dernier pour terminer son travail !

A un moment donné, il y avait à la Havette, un réfractaire du nom de Neurotte ou de Pirotte (je ne me souviens pas bien) qui se cachait dans le château. Un jour, les Allemands débarquèrent. A chaque coin du château était posté un soldat, mitraillette  » Schmeisser  » à la hanche, pendant que les autres perquisitionnaient tout le château. Mais sans résultat : notre réfractaire avait mystérieusement disparu. Probablement avait-il été averti de l’arrivée des Allemands.

Quelques années plus tard, ce fut la venue des Américains. Certains logeaient à la villa des Artistes, toute proche, pendant que d’autres avaient installé un campement à côté du château. A cause des fortes pluies, Monsieur Daschelet proposa aux américains de venir loger dans les écuries et dépendances du château, ce qu’ils firent bien volontiers. Il s’agissait d’une unité de mécaniciens. Toute la journée des camions GMC et Dodge venaient pour une réparation ou un entretien.

Un salon du château de la Havette<BR>Collection Musée de la Ville d'eaux

Un salon du château de la Havette
Collection Musée de la Ville d’eaux

A midi, tout le monde (sauf les hommes de garde), descendaient à la villa des Artistes pour manger. Un jour, Rendy et Ronny, deux sympatiques GI’s, emmenèrent Albert. Ils faisaient la file avec les autres. Lorsque ce fut le tour de nos deux hommes, ils poussèrent dans les mains du petit Albert une boîte remplie de chiques. Même s’ils n’avaient pas toujours de bonnes manières, c’est qu’ils avaient un bon cœur et qu’ils aimaient les enfants, les  » good boys . ».

Une autre fois, Albert qui souffrait d’allergie, fut pris d’une crise d’asthme. Les médecins U.S. voulaient l’aider mais ils ne comprenaient pas notre langue. Sans tarder ils sautèrent dans une jeep et descendirent à Spa pour aller chercher de l’aide. Peu de temps après, ils revenaient au château, accompagnés par le docteur Henrard. Celui-ci soigna l’enfant. Il se souvient encore des grandes pièces vides avec d’imposantes peintures qu’on avait laissées sur les murs.

Arriva l’offensive von Rundstedt. Monsieur Daschelet décida de prendre la fuite et partit en vélo jusque Waremme avec son frère. Pendant ce temps, sa femme resta au château avec sa belle-sœur et les enfants. Les Américains étaient partis. Un soir, les chiens commencèrent à aboyer, il y avait des rôdeurs autour du château. Les deux femmes n’étaient guère rassurées. Madame Daschelet sonna alors la grande cloche qui se trouvait à l’intérieur du porche, cela fit fuir les intrus. Quelques jours plus tard, dans les bois, dans la direction où aboyèrent les chiens, Albert trouva deux beaux sacs à dos de l’armée allemande, recouverts de daim. Nos rôdeurs étaient-ils des déserteurs ou peut-être des soldats en reconnaissance ? Nul ne le saura jamais.

Comme je l’ai déjà dit, à cette époque, nous n’habitions plus au château mais bien à la villa du chevalier Charles Dethier, à quelques centaines de mètres au-dessus de la source de la Sauvenière. Une centaine de soldats, sous-officiers et officiers s’étaient installés dans la villa. Cela devait être une unité de commandement ou de cartographie, car je me souviens que, dans le salon, de nombreuses personnes travaillaient et s’affairaient autour de grandes cartes étalées sur les tables. Monsieur Backès qui venait arroser les plantes ne pouvait d’ailleurs pas entrer dans cette pièce. Pas moins de 16 soldats logeaient dans la maison du jardinier. Tous les dimanches, ils allaient à la messe de trois heures à Francorchamps. Au retour, c’était le festin : Yvonne Ziant avait préparé des frites pour ses seize hôtes. Les frites de Madame Backès, on en parle probablement encore, quelque part dans des foyers, de l’autre côté de l’Atlantique. Comme ils étaient heureux et quel bonheur pour la famille Backès de les voir se régaler.

Un soir, alors qu’il faisait déjà noir, des gens remontaient la Sauvenière. Soudain on entendit claquer un coup de feu. Une sentinelle avait tiré accidentellement et touché l’une des personnes civiles qui retournait à Francorchamps. Il s’avéra que la personne en question était en fait un monsieur Ziant de Francorchamps, cousin de Joseph Ziant. Tout de suite, le blessé qui avait reçu une balle dans la jambe, fut conduit à l’infirmerie (villa des Bruyères), puis à la clinique Saint-Elizabeth à Verviers. Il se remit rapidement de sa blessure.

Et puis, un beau jour, la guerre se termina, enfin ! Ce soir-là, on ralluma à Spa tous les éclairages : les lampadaires, les enseignes des hôtels, les étalages des magasins. Je n’oublierai jamais les visages des jeunes enfants qui, jusque là, n’avaient connu que le temps de l’occultation. Ce soir du 8 mai 1945, Spa renaissait comme toute l’Europe. Malheureusement, c’était aussi le moment de compter les morts. Si un dimanche après-midi vous ne savez quoi faire, allez donc visiter le cimetière américain d’Henri-Chapelle, vous y sentirez toute l’horreur de la guerre et de ces victimes inutiles, ces braves GI’s morts loin de chez eux, de leurs parents, de leurs femmes et de leurs enfants.

Suzette de la Havette alias Jean-Marc Monville


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