Le jardin zoologique de Spa


Dans moins d’un an, le 28 avril 2001 exactement, il y aura tout juste un demi-siècle que le superbe domaine de la Havette, délaissé depuis de nombreuses années par son propriétaire le Comte du Chastel, fut vendu à une société belgo-hollandaise, pour y créer et installer un jardin zoologique. La nouvelle officielle fut annoncée avec grand éclat dans toute la presse et par la radio. Quant aux Spadois de l’époque, leurs avis étaient bien évidemment fort partagés sur la réussite ou non de cet ambitieux projet.

Après seulement quelques semaines de grande activité causée par l’acheminement des marchandises et matériaux en tous genres nécessaires à l’installation, et le travail intensif de tous les corps de métier requis pour ce faire, ce coin jadis si tranquille de notre petite ville vit arriver l’après-midi du 14 juillet, une foule très nombreuse et choisie, invitée à l’inauguration officielle et conduite par le Bourgmestre M.le docteur Jean Barzin : en bref, comme le dit l’expression consacrée « tout le gratin » de Spa et environs s’y retrouvait. L’ouverture au public, elle, eut lieu le lendemain et très vite celui-ci répondit à l’appel.

Le jardin était ouvert 7 jours sur 7 dès 9h sans interruption ; la fermeture s’effectuait avec la sortie des derniers visiteurs qui s’attardaient parfois jusqu’à 7h à 7h30 du soir. Les dimanches et jours fériés voyaient arriver sans discontinuer une foule de gens, on atteignit même une fois en août le record absolu de 2000 entrées. Curieusement, les jours creux étaient plutôt les samedis, probablement pour la simple raison qu’il y a 50 ans, on travaillait sous le régime des 48h., samedi matin y compris. Le reste du temps, la majorité des visiteurs étaient des excursionnistes en car, enfants des écoles et pensionnés ; des particuliers aussi bien sûr, mais moins. Un accord tacite liait le zoo et certaines agences de voyages organisés (notamment la firme Pullmann de Liège) qui accordait des réductions spéciales aux groupes importants. Un parking avait été aménagé dans la grande prairie de droite avant l’entrée, où les cars venaient se ranger. Ils y côtoyaient de temps en temps quelques voitures, des motos et aussi des vélos. Tous les autres visiteurs venaient à pied car à l’époque, la plupart de « Mr et Mme Tout-le-monde » n’étaient pas motorisés. Mais quel plaisir ce devait être pour ces heureux piétons qui, gravissant le long chemin de terre bordé à droite par la colline de la Roche, pouvaient jouir du superbe paysage tout vert qui s’offrait à eux. Car en effet, après avoir dépassé la dernière maison (l’actuel n°10), ce n’était que prairies et arbres au loin, pas de cité, pas de maisons, pas de villas !

La seule exception était la « Villa des Artistes » située à une bonne cinquantaine de mètres en aval du gué du même nom ; on pouvait l’apercevoir à travers le rideau de magnifiques hêtres pourpres toujours présents aujourd’hui et encore plus beaux qu’alors. C’était une grande bâtisse ancienne qui avait dû avoir belle allure, occupée par un colonel en retraite (qui ressemblait au Général de Gaule), son épouse et ses deux chiens. Son appellation d’origine, que l’on retrouve consignée au recensement communal de 1890, était « Villa du Pouhon des Vers », car en effet, ce pouhon célèbre en son temps, sourdait à quelques dizaines de mètres plus bas. A ce jour, il n’en reste pratiquement plus rien, quant à la villa, elle a complètement disparu et plus aucune trace n’en révèle l’existence passée.

Un taxi amenait aussi parfois des clients et, sûrement pour l’originalité et la rareté de son moyen de locomotion, notre tout dernier bîdlî était aussi sollicité. Pourtant, l’aller simple coûtait 20frs et s’il devait attendre ou revenir charger pour le retour, 50frs était le prix (ce n’était pas donné). A propos des prix, ceux des entrées furent fixés au début à 25, 20 et 15frs, selon que l’on soit individuel, en groupe de 20 minimum ou enfant de moins de 12 ans. Ils furent augmentés par la suite. Les prix d’achat des animaux eux, atteignaient des sommes presque incroyables ; en voici quelques exemples : entre 500 et 1200frs pour les oiseaux selon les espèces, un pélican lui, coûtait 11000frs, un pingouin 10000frs, un couple d’autruches 100000frs, un lion de 300000 à 350000frs et sa femelle 50000 de moins, les chameaux et dromadaires 100000frs pièce, les zèbres 80000frs. Les singes, eux, coûtaient un peu moins cher, mais par contre le couple d’ours blancs, deux impressionnants mastodontes, avait été acquis pour la modique somme de un million tout rond. Que faire alors avec 5frs ? Tout simplement acheter un grand sachet de nourriture pour les animaux (nic-nac et cacahuètes). On en vendait d’ailleurs une quantité industrielle !

Venons-en à la visite elle-même. Après avoir franchi la superbe grille d’entrée, les visiteurs avaient le loisir, soit de suivre la très belle allée centrale menant au château, bordée de chaque côté d’une rangée de perroquets multicolores juchés sur leur perchoir respectif du plus bel effet visuel (mais surtout sonore !), ou de déambuler à leur guise à la découverte des animaux logés dans leurs cages disséminées dans toute la propriété. Puis, faire la promenade enchanteresse autour de l’étang, en admirant cygnes, flamants roses et autres espèces aquatiques ; la végétation aussi était de toute beauté.

Les fauves, eux, étaient logés dans l’aile gauche du château. Sans aucun ménagement, on avait pratiqué d’immenses ouvertures dans le grand mur latéral et placé des grilles automatiques pour permettre aux lions de sortir le jour dans les cages extérieures, à la vue du public, et de rentrer pour la nuit à l’intérieur.

Le bel auvent vitré de la façade principale fut enlevé et remplacé par de grands panneaux publicitaires émaillés, au nom des différentes boissons en vogue du moment. La terrasse et le pourtour furent complètement débarrassés des vasques en pierre et de tout ce qui était jugé inutile et accueillirent à la place, chaises repliables et tables en fer avec parasols aux couleurs diverses. La très belle salle à manger et le salon aux boiseries ouvragées devinrent le bar, où affiches modernes et tarifs en plusieurs langues furent « punaisés » et remplacèrent probablement aux murs les tableaux de maître de l’ancien propriétaire ! Même une des magnifiques cheminées se retrouva en mille morceaux à la Vecqueterre ! Autres temps ! Autres patrons ! Autres usages !

Tout le reste du château, les locaux pour les bureaux mis à part, fut aménagé en plusieurs appartements, car deux des patrons ainsi que plusieurs ouvriers venus tous de Flandre avec leur famille respective, vinrent y habiter. Beaucoup de ce qui se rapportait à l’intendance provenait aussi de Flandre et les firmes et corps de métier locaux ne furent pas légion quant à leur participation. Mon père, lui, eut la chance d’être sollicité et réalisa pour eux plusieurs importants travaux d’imprimerie. Quelques Spadois cependant furent engagés pour les travaux d’entretien du parc, ainsi qu’un secrétaire-comptable trilingue bien indispensable, car sur les deux douzaines d’habitants du château, seuls deux connaissaient le français, mais il faut bien reconnaître que tous les autres faisaient de louables efforts pour parler notre langue. Je fus moi-même la dernière Spadoise engagée comme caissière pour la saison estivale (première cage à gauche de la grille d’entrée !) et comme aide aux travaux de secrétariat au château, l’hiver.

Les ruines actuelles de cages du zoo

Les ruines actuelles de cages du zoo


Quelques événements particuliers se sont passés pendant la période où j’y travaillais : la naissance de deux mignons lionceaux, la mort de 11 des 12 chameaux et dromadaires qui, paraît-il, ne purent supporter notre climat changeant et l’empoisonnement de deux oursons noirs, qui périrent dans d’atroces souffrances malgré tous les soins prodigués par le vétérinaire, Monsieur Grooteclaes.
Les ruines actuelles de cages du zoo

Les ruines actuelles de cages du zoo


Ce fut, à 18 ans, mon premier job, intéressant certes au début et original. Mais très vite, il y eut des problèmes et des changements au sein du Conseil d’administration et les conditions de travail qui n’étaient pas toujours réglementaires, devinrent de plus en plus difficiles. Je quittai donc cet emploi après la saison 1952 pour en prendre un autre aux horaires réguliers et surtout pour récupérer tous mes dimanches !

La fermeture définitive, quelques années plus tard, du « Jardin Zoologique de Spa » passa presque inaperçue, mais elle fit que se tourna alors une page vraiment pas comme les autres, de notre histoire locale.

Monique Caro-Harion


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